CRISE ALIMENTAIRE MONDIALE PDF Imprimer Envoyer
Écrit par lesoleil.sn   
Lundi, 05 Mai 2008 21:02
  

 LE PRÉSIDENT WADE SUR LA CRISE ALIMENTAIRE MONDIALE : RECETTES POUR UN CHANGEMENT DE MÉTHODE
Président de la Banque mondiale, Robert Zoellick a invité les dirigeants africains à se prononcer sur la crise alimentaire qui secoue le monde. La contribution sénégalaise, élaborée et portée par le président de la République, Me Abdoulaye Wade, est un ensemble de diagnostics et de réponses, sans complaisance, à la hausse généralisée des prix et à la gestion de l’aide.
 

Dans sa déclaration, hier soir, le président de la République, Me Abdoulaye Wade, exprime, encore une fois, son point de vue, et prend ses responsabilités devant la crise qui s’amorce par la hausse des prix des denrées alimentaires qui frappe tous les pays, mais plus durement ceux d’Afrique. Wade a, avant tout, salué le réveil de la communauté internationale de sa léthargie, avant de camper le contexte de ses options. Aussi tient-il à avertir, pour demander un changement de méthodes. Si nous ne changeons pas les méthodes, l’argent collecté sera bientôt utilisé dans le mauvais sens, a avertit Wade. Selon lui, le mauvais sens, c’est d’abord le chemin qui mène vers les Ong, du moins certaines Ong, « goulues et dévoreuses de ressources d’aide » qui en absorberont une bonne partie au moyen de toutes sortes d’artifices. Estimant qu’il n’y a ni disette ni famine au Sénégal, Me Abdoulaye Wade prône l’investissement innovant dans le domaine de l’agriculture en Afrique pour, non seulement surmonter la crise, mais, au-delà, écarter définitivement les affres de la faim. C’est là, dit-il, la seule bonne utilisation des ressources qu’il ne faut faire passer ni par les Ong ni par la Fao qui prélèverait en toute impunité 20%, de façon tout à fait illégale. Dans sa déclaration que nous reproduisons entièrement, Wade propose la suppression de la Fao et son actif utile transféré au Fida qui pourrait devenir un Fonds mondial d’assistance à l’agriculture avec siège obligatoire en Afrique même, sur le terrain, au cœur du problème.

« Devant la crise qui s’amorce par la hausse des prix des denrées alimentaires qui frappe tous les pays, mais plus durement les nôtres, le président de la Banque mondiale a demandé aux dirigeants africains de s’exprimer sur cette question. Merci M. Robert Zoellick, car c’est la première fois qu’on nous consulte dès le départ sur un problème qui nous concerne principalement. Je me devais de le souligner.

Personnellement, je ne me suis jamais fait prier pour exprimer mon point de vue et prendre mes responsabilités. C’est ainsi que du Koweït où je participais, le 29 avril 2008, au 4e Forum économique islamique mondial sur le thème « Les pays islamiques comme partenaires au développement international », j’ai pris position dans une déclaration publique. A cette occasion, Son Altesse l’Emir du Koweït, Sheikh Sabah al-Ahmet al Jaber al-Sabah, a lancé la noble initiative d’un Fonds d’aide des pays de la Oummah frappés par la hausse brutale des prix des denrées alimentaires avec une dotation initiale de Usd $ 100 millions.

Je voudrais, avant tout, dire que je prends note avec satisfaction de la position de la Fao sur la nature même de l’aide attendue, et il faut reconnaître à l’organisation onusienne le mérite d’avoir lancé très tôt un avertissement dont le dernier est du 22 avril 2008.

On a comme l’impression que la communauté internationale se réveille d’une douce léthargie et s’aperçoit brutalement que l’incendie est allumé et menace de se propager sur toute la planète. Partout, des initiatives sont prises pour la collecte de sommes d’argent en faveur des pays menacés à faire face. Aussi, je voudrais en évoquer quelques-unes pour camper le contexte de mes options et, en même temps, informer mes compatriotes africains qui ont le droit de connaître toutes les opérations de collecte de fonds qui sont menées ici et là en leur nom.

La première initiative est l’appel du président des Etats-Unis, Georges Bush, demandant des ressources additionnelles de Usd $ 770 millions pour les programmes d’alimentation et de développement, mesure saluée par le Programme alimentaire mondial, Pam, et la Banque mondiale.

Le Secrétaire général des Nations Unies, M. Ban Ki-Moon, à son tour, a déclaré dans International Herald Tribune du 2 mai 2008 qu’il y avait urgence à fournir de la nourriture à 73 millions de personnes en difficulté d’alimentation. Pour cela, a-t-il estimé, le Pam avait besoin de Us $ 750 millions alors qu’il n’en disposait que de 18.

La Fao, à son tour, a annoncé qu’elle avait besoin de Us $ 1,7 million pour une initiative d’urgence de distribution de semences et d’engrais pour relever la productivité agricole.

Ajoutons que le Fonds international pour le développement agricole, Fida, a annoncé qu’il mettra Us $ 200 millions à la disposition des cultivateurs pauvres des pays les plus touchés.

A son tour, au risque de sombrer dans le ridicule, l’Organisation météorologique mondiale, Omm, envisage sentencieusement de former 10.000 paysans de l’Afrique de l’Ouest en organisant des séminaires, tenez-vous bien, d’une journée par pays, pour leur apprendre comment utiliser les informations météo et améliorer leurs récoltes ! L’utilité d’une telle opération est douteuse si bien qu’au total, l’opération se résumera en tourisme avec billets d’avion et séjours en hôtel pour des pseudo experts, alors que les services météo présents partout en Afrique pourraient faire ce travail de sensibilisation, sans bourse délier, avec plus d’efficacité et en y consacrant le temps qu’il faut.

A l’initiative du président de la Mauritanie que j’appuie pleinement, initiative soutenue par la Bid, dans quelques jours, des fonds arabes pourraient se réunir à Nouakchott pour se concerter et dégager de nouvelles ressources pour aider les pays de la Oummah touchés par la crise.

Sans être devin, on peut gager que vont suivre l’Union européenne, le Japon, la Chine et bien d’autres encore.

Au total, il s’agit d’un bel élan de solidarité que je tiens à saluer.

Je dois toutefois dire que si nous ne changeons pas les méthodes, l’argent collecté sera bientôt utilisé dans le mauvais sens. Le mauvais sens, c’est d’abord le chemin qui mène vers les Ong, du moins certaines Ong, goulues et dévoreuses de ressources d’aide qui en absorberont une bonne partie au moyen de toutes sortes d’artifices, en administration, voyages et frais d’hôtel luxueux de soi-disant experts, plutôt qu’en actions concrètes sur le terrain. C’est seulement après que le reste arrivera en Afrique où des Africains, souvent en complicité avec des gens du Nord, tous rôdés à la pratique de prélèvements de dîmes sur l’aide qui passe entre leurs mains, prendront leur part avant que le reste, le peu qui reste, ne parvienne aux populations.

De nombreux exemples illustrent cette assertion dont je cite, encore une fois, des fonds d’un montant de Usd $ 97 millions de dollars collectés soi-disant pour lutter contre la famine au Niger qui n’en a reçu que Usd $ 3 millions ! On comprend la méfiance du président Tandja qui ne cesse de dire haut et fort qu’il n’y a de famine au Niger que dans l’imagination de ceux qui en profitent, même s’il reconnaît qu’il y a sous-alimentation ! Ceux-là veulent absolument lui faire dire qu’il y a famine. Chat échaudé craint l’eau froide.

Moi-même, c’est avec stupéfaction que j’ai entendu les mêmes crier qu’il y avait famine au Sénégal, ce qui est totalement inexact. Il n’y a ni disette ni famine au Sénégal, et il n’y en aura pas.

Il faut qu’on arrête ce scénario d’exploitation de la fibre altruiste des populations du Nord et du thème de la misère de celles du Sud où des distributeurs attitrés de l’aide, ou improvisés pour les besoins de la cause, ont réussi, par un intense lobbying de haut niveau, à s’intercaler entre les ressources et les destinataires et commencent d’abord par se servir largement.

Si cette question n’est pas résolue maintenant, après cette crise, si après-crise il y a, nous en reviendrons au même point et au même scénario, alors que la communauté internationale devrait s’arrêter un moment, réfléchir et répondre à la seule question qui vaille : comment, après près d’un siècle d’aide et de transfert de ressources énormes vers l’Afrique, on en est au même point ?

L’autre jour, à l’occasion de la réunion à Dakar du Groupe de haut niveau sur les financements innovants lancé par l’initiative Jacques Chirac de prélèvement sur les billets d’avion, rejointe aujourd’hui par quelques six ou sept autres innovations en matière de financement, j’ai salué l’initiative tout en soulignant que, quelles que soient les sommes attendues, elles ne seront jamais plus importantes que celles déjà supposées être transférées en Afrique et qui ont laissé intact le problème. J’ai indiqué qu’il fallait admettre une bonne fois pour toutes que c’est la façon de dépenser l’investissement qui pose problème. Je terminai en disant qu’à côté du financement innovant, il fallait concevoir l’investissement innovant.

C’est à cela que nous nous essayons au Sénégal, avec la coopération espagnole. Je viens d’inaugurer, avec les autorités de ce pays, une ferme moderne dite pôle d’émergence du Plan Reva, Retour vers l’agriculture, dans un village reculé de notre pays. Les jeunes du village, garçons et filles, en parité de sexe, travaillaient dans un immense tapis de verdures de 50 hectares qui vont bientôt passer à 100 hectares. Dans trois mois, le village sera en autosuffisance alimentaire et pourra même « exporter » vers les marchés voisins. Le revenu attendu pour une saison est de 25 millions Cfa (38.500 euros), donnant à chaque membre du groupe une part de l’ordre d’un salaire de la fonction publique. C’est cela un investissement innovant, car c’est la première fois que cela se produit au Sénégal. Autrement dit, jusqu’ici, nous étions passés à côté du véritable objectif. Maintenant, quelle est la part de l’Espagne dans cette innovation réussie ?

L’Espagne a préparé les terres, réalisé un forage, apporté une pompe, un groupe électrogène, des semences et des fertilisants, ainsi que des tuyaux d’arrosage goutte-à-goutte. Mais, surtout, elle a apporté l’encadrement technique. Sans bruit et sans tapage. Cette expérience nous a indiqué le chemin.

Je viens de lancer un grand programme d’autosuffisance alimentaire pour nous libérer de la tyrannie du riz introduit par le colonisateur et devenu, en deux siècles, notre principale nourriture que nous achetons de l’extérieur pour 600.000 tonnes/an au coût de 350 millions de dollars. Autrement dit, tout ce que nous produisons par ailleurs et exportons sert en fait à importer et consommer pour 350 millions de dollars, ne laissant donc aucune place pour l’épargne ! Nous avons vécu dans le cercle vicieux produire, exporter, importer et manger ! Aucune place pour l’épargne et l’investissement !

C’est pourquoi avec l’Inde nous avons entamé un plan d’irrigation de grandes étendues de terres de 240.000 ha pour produire du riz dans la vallée du fleuve Sénégal.

C’est dans ce contexte que j’ai lancé la Grande offensive agricole pour la nourriture et l’abondance, Goana. Répondant à mon appel, tous les Sénégalais, hommes, femmes, jeunes, adultes, même les fonctionnaires, la société civile, les Sénégalais de l’extérieur, sont aujourd’hui mobilisés pour aborder l’hivernage, période de pluies au Sahel, qui arrive à grands pas, fin mai/début juin. Tous ont accepté d’aller en brousse cultiver du riz, du maïs, du manioc, de la patate douce, du mil, du fonio, du sorgho, du sésame...etc., les seuls handicaps possibles ne pouvant provenir que de l’insuffisance éventuelle des terres aménagées, celle de semences, des engrais et de l’équipement. Et d’un mauvais hivernage. Mais, sur ce point, le Sénégal a pris toutes les mesures pour pratiquer le système des pluies artificielles déjà appliqué au Burkina Faso et bien expérimenté au Sénégal. Nous avons demandé à la Bid d’aider à un système régional de pluies artificielles dont une antenne serait au Mali pour ce pays et le Niger, l’autre au Sénégal pour couvrir aussi la Mauritanie, la Gambie, la Guinée-Bissau, pays susceptibles de souffrir d’une insuffisance de pluies.

Le chemin est donc tout tracé pour la communauté internationale qui veut réellement aider, celui de l’investissement innovant dans le domaine de l’agriculture en Afrique, pour non seulement surmonter la crise, mais, au-delà, écarter définitivement les affres de la faim. C’est là la seule bonne utilisation des ressources qu’il ne faut faire passer ni par les Ong ni par la Fao qui prélèverait en toute impunité 20%, de façon tout à fait illégale.

Sur la base des considérations précédentes, je voudrais dire, pour le compte du Sénégal, que je souhaite qu’on ne m’impose pas de l’argent, mais qu’on m’apporte sur le terrain, sans intermédiaire, des semences, des engrais, de l’équipement et du matériel de mise en valeur et d’irrigation, des experts d’encadrement. Les ressources humaines, nous les avons, disponibles, engagées et pressées d’être responsabilisées.

La seule façon de court-circuiter tous les détourneurs d’ici et d’ailleurs, c’est de ne pas donner de l’argent.

En dépit de tous les mérites de son Directeur général que j’ai largement contribué à faire élire et réélire à la tête de la Fao, en considération de ses capacités et de son dévouement, c’est l’institution Fao qui doit être mise en cause. La situation actuelle est largement son échec et les cris d’orfraie n’y changeront rien. Cette institution aux activités dupliquées par d’autres, apparemment plus efficaces, Pam, Oxfam, Fida, est un gouffre d’argent largement dépensé en fonctionnement pour très peu d’opérations efficaces sur le terrain. Le seul fait de réclamer Usd $ 1,5 million là où le Fida, Fonds international pour le développement agricole, pose sur la table Usd $ 200 millions montre la marginalisation progressive de cette institution. J’ai longtemps réclamé son transfert en Afrique, auprès des « malades » qu’elle prétend soigner, car rien ne justifie sa présence aujourd’hui en pays développés. Cette fois, je vais plus loin : il faudrait la supprimer et son actif utile transféré au Fida qui pourrait devenir un Fonds mondial d’assistance à l’agriculture avec siège obligatoire en Afrique même, sur le terrain, au cœur du problème.

La politique du « food », mot pudique qui ne signifie rien d’autre que « aumône », est dépassée. Elle doit être abandonnée progressivement au profit d’une politique de « help to stand up » ou « aide à l’auto-assistance ». Ce n’est pas la même chose.

La nourriture aux pauvres, cela s’appelle aumône ; l’assistance technique à l‘agriculture, c’est l’assistance à des hommes et femmes debout.

Cela dit, l’hivernage arrive à grands pas dans le Sahel, fin mai/début juin. Sa durée moyenne est de trois mois. Saisissons cette opportunité qui ne se reproduira plus que dans un an. Assez de séminaires, de colloques, de conférences et de rapports volumineux et allons à l’action. Sans perdre de temps.

Les Africains devraient refuser la conti-nuation d’une politique d’aumône et d’humiliation dans laquelle nous ne sommes que des prétextes à la collecte de ressources dont nous ne contrôlons pas la destination finale. Exigeons une politique d’assistance dans la dignité et le respect dans laquelle on nous demandera d’abord notre avis sur la façon d’utiliser les ressources qui nous sont destinées et le droit de contrôle effectif des opérations de transmission, auprès de tout intermédiaire, dans l’exécution de l’aide, institution publique ou organisation privée, au lieu de nous livrer à des Ong dont certaines sont d’une honnêteté douteuse et à des institutions internationales dont l’objet est visiblement dépassé.

Le président de la Banque mondiale dont l’engagement vis-à-vis de notre continent vient encore de s’illustrer éloquemment nous a demandé d’exprimer notre avis. Répondons, pour lui et pour toute la communauté internationale, franchement, amicalement et sans détours. Et nous franchirons ensemble une nouvelle étape.

 


 

 
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