Oumarou Kanazoé : Le petit tisserand devenu milliardaire PDF Imprimer Envoyer
Écrit par LeFaso.net   
Dimanche, 01 Février 2009 23:26
Kanazoe
 Oumarou Kanazoé est un nom très connu des Burkinabè. Normal : l’homme est à la tête d’une grosse entreprise qui porte son nom, et qui lui a donné accès au club très fermé des milliardaires de notre pays. Kanazoé a en cela du mérite. Analphabète, il a bâti sa fortune à la sueur de son front, à la manière d’un maçon qui construit un immeuble, brique après brique.

Il est aujourd’hui à la fois président de la Communauté musulmane, président des Fédérations des associations islamiques du Burkina (FAIB) et de la Chambre de Commerce et d’Industrie du Burkina. Nous avons échangé avec celui qu’on appelle "OK", diminutif d’Oumarou Kanazoé, ou "Ladji" pour avoir effectué le pèlerinage à la Mecque ou encore "Le vieux" parce qu’il a pris de l’âge, à sa résidence sise secteur 17 de Ouagadougou. C’est un homme grand de taille, à la corpulence d’un lutteur, présentant un certain embonpoint qui nous a reçu.

On remarque surtout son menton large, bien rasé, le tout illuminé par des yeux pétillants, sous un front large et massif. Ses propos attestent de la sagesse d’un homme qui étonne par sa voix calme et sa grande intelligence.

Une petite présentation de vous pour nos lecteurs...

• Je m’appelle Oumarou Kanazoé. Je suis né vers 1925 à Kologkom, un village de Yargho, dans la province du Passoré. Je suis entrepreneur en construction de routes et Président directeur fondateur de l’entreprise qui porte mon nom.

On vous connaissait, il y a quelques années, dans le bâtiment. Pourquoi vous avez maintenant jeté votre dévolu sur les routes au détriment des immeubles ?

• Pour la petite histoire, en tant que fils unique de ma mère, elle m’a initié très tôt aux travaux ménagers, pour combler un tant soit peu le vide qu’elle ressentait par l’absence de fille à ses côtés.

A 6 ans, j’ai commencé à filer le coton. A 8 ans, j’ai été initié au métier de tisserand, puis aux travaux champêtres. Et à 12 ans j’ai été admis dans une école coranique au Mali ; au même moment, j’ai continué d’évoluer dans le métier de tisserand et j’arrivais à confectionner trois pagnes par jour. Un rendement qui profitait plutôt à mon maître coranique. En retour, je recevais les bénédictions des uns et des autres pour ma ténacité, mon courage et on disait que j’étais un enfant exemplaire.

Après cette expérience, j’ai été successivement, marchand de pagnes, de colas, et je me déplaçais à pieds pour mener ces activités vers le Ghana et la Côte d’Ivoire ; ceci m’a permis d’acheter un vélocipède à 3000 FCFA que j’ai revendu par la suite à 13 000 FCFA pour faire fructifier mes affaires.

C’est ainsi que j’ai été par la suite restaurateur ; pour devenir ensuite une grosse pointure du commerce dans ma région, ce qui a créé des frustrations, suscité de la jalousie car j’avais déjà les notions du marketing ; je traitais bien mes clients, j’assurais parfois leur prise en charge, à savoir le logement et l’alimentation. J’ai acheté mon premier camion de transport de passagers à Ouagadougou, en 1955, et il partait régulièrement vers la Côte d’Ivoire.

Ayant fait de bonnes affaires, puisque le parc automobile a grandi, je suis devenu entrepreneur en construction de bâtiment, tout en abandonnant le commerce général pour donner plus de chance aux autres acteurs de ce domaine d’évoluer. Dans la même logique, j’ai abandonné le bâtiment pour les routes que j’ai de la volonté et du plaisir à exercer puisque j’arrive tant bien que mal à me tirer d’affaires ; en cela je rends gloire à Dieu.

Qu’est-ce que le travail représente pour vous ?

• Aucun homme ne peut se libérer sans le travail et, sauf cas de force majeure, chaque personne doit se vêtir, se nourrir, se loger, s’alimenter, se déplacer, se soigner, etc. à la sueur de son front, ce que certains n’ont pas compris ou bafouent à longueur de journée.

Peut-on avoir une idée de votre situation matrimoniale ?

• Je suis issu d’une famille aux revenus modestes et polygame. Seul fils de ma mère comme je le disais plus haut, je suis moi aussi polygame (4 femmes) et père de 30 enfants ; j’ai 90 petits-fils.

A combien évaluez-vous votre fortune en 2007 ?

• A vrai dire, je ne suis pas à mesure d’avancer un chiffre quelconque. Je ne dispose pas assez de temps pour faire ce travail et il en serait de même pour mes employés qui sont bousculés par les tâches quotidiennes qui les submergent. Mais là n’est pas le problème ; le plus important est que nous puissions mener à bien notre mission.

On dit que El hadj Oumarou Kanazoé n’aime pas les grèves...

• Pour votre information, je dirais que les grèves ne sont pas faites pour les particuliers, encore moins pour les entrepreneurs. Ce sont les fonctionnaires qui le désirent qui peuvent aller en grève pour revendiquer leurs droits, pour l’amélioration de leurs conditions de vie, notamment des augmentations de salaires et autres. Par contre, si un particulier se met à grèver, savez-vous qu’il perd énormément ? Les dommages causés sont parfois incalculables et parfois fâcheux. Je puis vous dire que je ne scierai pas la branche sur laquelle je suis assis et cela, je le dis à l’intention de tous.

Une certaine rumeur dit que l’ère révolutionnaire survenue dans la nuit du 4-août 1983 a dérangé Kanazoé ; est-ce vrai ?

• C’est absolument faux ! La révolution a demandé à tout un chacun de se mettre au travail, ce que je faisais déjà. Aux premières heures, on m’a invité à bitumer une des routes de la capitale que j’ai eu à réaliser gratuitement (NDLR : rue au secteur 2 qui porte son nom) ; par la suite j’ai décroché d’autres marchés à l’issue des appels d’offres. Je rappelle qu’à l’époque j’ai répondu positivement parce que c’était pour le bien-être de la nation ; et je continue d’agir dans ce sens.

D’aucun disent que vous êtes maintenant admis à la retraite...

• Pas du tout, une fois de plus, la retraite est faite pour les fonctionnaires. Pourquoi, en tant que particulier, je vais me mettre au repos ? Tant que j’aurai de la force et de l’énergie, je vaquerai toujours à mes occupations. Le départ à la retraite est régi par la loi des salariés. Pendant que je suis toujours utile à mon entreprise, pourquoi je vais me mettre au lit pour hypothéquer mes affaires ? Je pense qu’il n’est pas sage de jeter des grains de sable dans son propre couscous.

Beaucoup de bruits ont couru au sujet de votre réélection à la tête de la Chambre de Commerce du Burkina. Pouvez-vous nous en parler ?

• C’est à la suite de la transformation de la Chambre de Commerce et d’Agriculture en Chambre de Commerce, d’Industrie et d’Artisanat en 1962 que j’ai été élu membre consulaire au titre des entreprises, sous la présidence de monsieur André Aubaret. J’ai été associé à tous les travaux de construction des antennes dans les pays voisins pour l’ouverture du pays aux zones portuaires ; et je me suis acquitté honorablement des tâches qui m’ont été confiées. En 1982, j’ai été élu membre du bureau en qualité de vice-président et j’ai développé des initiatives au profit du bureau consulaire, ce qui a permis une redynamisation de la Chambre consulaire. En 1984, j’ai été à nouveau nommé membre du bureau et toujours en qualité de vice-président. En 1995, des voix se sont élevées pour que je sois candidat à la présidence de cette organisation au départ ; cette proposition a rencontré mon opposition, j’ai évoqué le poids de l’âge et mon analphabétisme pour occuper un tel poste. Mais l’on m’a convaincu, j’ai accepté et j’ai été nommé. En 2001, j’ai été élu pour un deuxième mandat et réélu en cette année 2007 pour le troisième mandat. Au-delà de ma modeste personne, c’est une équipe soudée qui s’est engagée à travailler aux côtés des membres du secteur informel. Dans tous les cas, l’espoir est permis.

Qu’est-ce que vous reprochez aux entrepreneurs en général et ceux chargés de construire les routes en particulier ?

• Je n’ai pas de reproches à leur faire, mais plutôt des encouragements à leur adresser pour qu’ils continuent à réussir dans leurs occupations. Actuellement, la compétition est rude, mais le travail bien soigné finit par payer ; malheureusement, certains ne l’ont pas compris. Par contre, d’autres, les plus nombreux heureusement œuvrent assidûment dans le sens de l’amélioration.

Votre appel à vos compatriotes ?

• Il existe une véritable paix pour notre pays, des hommes intègres aussi ; et les membres des différentes confessions religieuses se considèrent réellement comme des frères d’une même famille. Nous menons une vie paisible et je rends hommage aux autorités car j’en suis réconforté. Je profite de cette occasion pour demander qu’Allah continue de nous guider, que les foyers de guerre s’éteignent à jamais, que ceux qui n’ont pas à manger puissent en avoir assez. Que toutes les maladies soient vaincues ! J’invite tout un chacun à persévérer dans la prière. Que le Seigneur exauce nos prières et allège nos souffrances en ce temps de sacrifices ! Amen !

 
 
 
 
 
 
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